Principes

 L'UNIVERSITE POPULAIRE DE BORDEAUX EST MORTE
VIVE L'UNIVERSITE POPULAIRE DE BORDEAUX !

Questionner pour penser, penser pour agir

Remerciements

Le premier semestre fut heureux. Nous tenons à remercier chaleureusement tous ceux qui y ont participé ; du soutiens indéfectibles et de l’assiduité dont chacun a pu faire preuve. Nous fumes deux mille- à quelques près- sur la totalité du semestre, à venir apporter notre grain au moulin du savoir, et ce, du lundi au jeudi. Les remerciements s’adresseront à qui de droit, aura partagé un bout de chemin, aussi court soit-il, avec l’UPB.

Bilan sévère d’un premier semestre

Mais voici que les temps s’assombrissent, lorsqu’il s’est agit de tracer le bilan de cette première expérience. Riche en enseignements, nous avons vu émerger certains biais que nous allons tenter de caractériser, puis de contourner, dès la rentrée prochaine. Beau programme. Si l’Université Populaire de Bordeaux respecte son oxymoron patronymique, elle se conçoit, se pense et agit comme un lieu d’accueil pour l’élitisme populaire. Apparente formule de sophistes, qui n’est pourtant ni vaine, ni creuse. Elle admet la multiplication des formes, l’exploration de l’infinité des possibles, les variations et digressions pédagogiques, etc… Lorsque Antoine Vitez l’utilisa, il mettait en garde le théâtre contre deux écueils qui l’anéantirait. Signifiant par là même, qu’il s’opposerait toujours à« un art sans public, et à un public sans art ». Les temps sont pourtant à l’exacerbation du cloisonnement, le « in » du festival d’Avignon nous fera encore la preuve cette année que l’ « art » ne concerne plus que les « gens de culture », élite bourgeoise qui n’est nullement populaire. Remplacement d’un oxymore par un pléonasme, ne dérange que la majorité. Lorsque hier, des cars entiers d’ouvriers communistes convergeaient vers ce songe de quelques nuits d’été, aujourd’hui le regard ne se retourne plus sur les égaux, le monde parait stable et structuré par les egos, fixe et hiérarchisé, immobile et classifié. Entre ceux qui se battissent une citadelle de performances, d’installations artistiques socialement rétribuées et les réalisations populaires raillées, le mur du dénigrement est désormais gigantesque. Certains appartiennent à cette sous-culture dite « populaire » décriée par la « Culture » : création institutionnelle qui détient un pouvoir de légitimation d’un certains type de savoir. En somme, une opposition de classes se discerne assez rapidement au sein des pratiques culturelles.

Voila donc l’Université Populaire à la croisée des chemins. Car son objet est double. Pour preuve, elle réalise cette transmission dans le temps, effectuant ce petit bon en arrière pour accompagner le grand saut en avant. Quand dans un même instant, elle relie des espaces séparés, segmentés, connecte des lieux en mouvement. Faire jaillir cette construction collective pour résoudre les « situations limites » est son principe premier. Y avons-nous répondu favorablement ? Sans détailler outres mesures la trajectoire historique dans laquelle

nous nous sommes inscrits, nous avons - bien des fois et malgré l’écriteau trônant sur le fronton de l’UP - aperçu un détournement symbolique de la raison d’être de cette dernière.

Sommés de s’expliquer sur cette situation paradoxale, la lumière sera faite.

De la première à la dernière séance, la disposition pédagogique semblait s’imposer d’elle-même, sans discussions préalables : un « maître » en amont, un public en aval, une heure de présentation, une heure de débat. L’affaire était dans le sac. Dispositif qui nous semblait adéquat pour faire feu du café du commerce et des discussions sans queue ni tête échangées un verre à la main. Cependant, au terme d’un semestre de ces pratiques pédagogiques, voici que ces piliers fondamentaux peuvent être questionner dans une perspective de transformation. Si l’UP est un lieu sans frontières fixes, où l’on est en droit de « questionner pour penser, penser pour questionner », elle n’oublie jamais de s’imposer cette loi à elle-même, afin d’agir en conséquence.

Partons de l’épicentre pour aller vers les bordures du cercle pédagogique. Nous commencerons par le « maître ». Focalisation de ce savoir institutionnel, il a revêtu un rôle ambiguë. Sur cette scène de l’UP de Bordeaux, Amphitryon a toujours été donné : si Sosie n’est pas Sosie pas plus qu’Amphitryon, alors qui sont-ils ?

Notre analyse, notre point de départ, fut le suivant. Le cursus scolaire est une confrontation perpétuelle entre une culture légitime, celle transmise de haut en bas ( par déversement) ou qui donnera lieu à des sanctions positives, lorsque l’élève apparaîtra comme culturellement connivent et la culture de classe, issue de l’origine sociale de l’élève lui même. Qui n’a jamais pu observer les rétributions disparates accordées aux différents récits de vacances , expression écrite d’une rentrée perpétuelle: lecture et musées plutôt que football et hip-hop… En somme le cheminement scolaire d’un individu correspond à sa propre projection dans un jeu aux multiples dimensions dont le nombre de règles croit exponentiellement. Il ne suffit donc plus d’être un croyant en sa réussite sociale future, mais aussi et surtout, un pratiquant, conscient des règles fondamentales sous-jacentes à la procédure scolaire. Il fallait avoir des tuyaux pour réussir, un bagage en forme de boite à outils, un petit capital culturel à faire fructifier. Inutile de redire que l’école est de ce fait, un lieu de légitimation et de reproduction des inégalité sociales : entre ceux qui détiennent ce capital et ceux qui en sont exclus, les chances de réussite scolaire et sociale ne seront jamais semblables.

L’Université Populaire inscrite dans la galaxie de l’éducation populaire devait prendre acte de cette analyse et agir en conséquence. C'est-à-dire à rebours. Remonter les procédures de violences symboliques afin de les annihiler. Lourd programme.

C’est bien malheureusement l’inverse qui s’est déroulé. En instituant un «sachant » pour une heure face à un « public ignorant » pour une même durée, toutes les procédures d’exclusion intrinsèque au fonctionnement classique du système éducatif se sont reproduites. Nous n’en donnerons qu’un bref panel : exclusivité discursive (concepts et vocabulaires qui renferment un caractère groupal : ils servent à former un groupe avec ceux qui les maîtrisent, en excluant ceux qui ne les entendent pas), rôle de chacun dans ce processus ( le « maître » se doit de démontrer l’étendu de ses connaissances techniques sur la question traitée, afin de démontrer l’utilité de son rôle sociale. Le public doit être à majorité exclu de la profondeur technique de la question afin d’apparaître comme « ignorant », et par la même de légitimé la position dominante du « sachant »). Tout sachant à besoin d’ignorants et non l’inverse, lorsqu’il n’en trouve pas, il en crée. Un autre processus parallèle rentre en en ligne de compte, une fois arrivée l’heure du débat. Après la brimade objective, voici le temps de la répression dissimulée. Le sachant ayant accompli son office, le débat est formellement libre à tous,

interactif, contestataire parfois…Qu’en est-il réellement ? Si Karl Marx peut nous inspirer, cela sera sur une chose au moins : la confrontation entre les libertés formelles et les libertés réelles détermine la formation de l’Etat bourgeois. A la suite de cette logorrhée conceptuelle, nécessaire à disqualifier un certain nombre de participants, le débat est alors plus restreint, il s’est déplacé du tous vers les quelques uns. Certains s’autocensurant, se trouvant « trop idiot » pour intervenir, se reculent de l’espace discursif désormais rétréci. Quand d’autres, coutumiers des procédures de ce type, proposent d’être connivent terme à terme avec le « sachant », lui donnant l’exacte réplique pétrie dans l’heure qui a précédé. Comme si, après l’école, la scolarité comportementale était devenue une modalité d’expression sociale.

Conclusion intermédiaire du bilan

En définitive sur ce premier point, l’Université Populaire n’a fait que reproduire certaines inégalités sociales, lorsqu’elles se situent au niveau du capital culturel. A son grand regret, croyez le bien.

Plus avant, nous arrivons au « public ». Précédemment évoqué comme une entité passive et soumise à la violence symbolique, il n’en reste pas moins, que le «public » opère une procédure d’autocensure préalable à la séance. Formellement libres d’accès, sans distinctions apparentes, les séances transposées dans plusieurs quartiers de Bordeaux, n’ont pourtant pas permis aux habitants de ces lieux de résidence de s’approprier l’UP. Voila en amont, la problématique fondamentale, n’a pas assisté à une séance de l’UP qui voulait. Faisant feu de notre naïveté initiale, l’analyse sera celle qui suit : le savoir n’est pas accessible a priori, il s’agit de ne jamais dissocier le contenu transmis de la forme de transmission. Pour preuve, une banale séance se déroulant à la Mairie annexe du Grand-Parc et s’intitulant : « … », titre qui contient en lui-même toute la violence symbolique nécessaire pour que les femmes et les hommes, qui font vivre tant bien que mal les quartiers nord, en soient exclus de fait et de droit. Les pratiques d’exclusion sont parfois dissimulées derrière des titres érudits.

Avertissement

Attention , que nos lecteurs ne s’y méprennent, il ne s’agit pas ici d’un constat sans appel, rigide et absolu. Nous évoquons une observation régulière mais non constante de l’expérience de l’UP. Tout comme vous, nous savons que toute règle admet ses exceptions, et certaines séances se sont faufilées entre les mailles de cette représentation caricaturale. Pourtant, ne sont-elles pas les exceptions qui confirment la règle ?

De ce constat plutôt sévère, nous avons acté lors de nos discussions internes, une transformation en profondeur du quotidien de l’UP. Si violence et reproduction il y a eu, alors changements il doit y avoir. Afin de nous reconnaître dans cet élitisme populaire et rompre avec un exercice pédagogique biaisé, l’UP s’est efforcée de reconsidérer toute sa raison d’être, partant du dispositif de la séance et allant jusqu’à la devise de ses armoiries. Au détour d’une conversation liquide, un de nos amis, amoureux de la fierté cubaine, pour le meilleur et pour le pire, compagnon de route de cette action, nous confia : « à Cuba, il n’y a pas de problèmes, il n’existe que des solutions ». Espérons que les transformations durement réfléchies, aillent modestement dans le sens de cette formule tragi-comique. Alea jacta es.

Une nouvelle expression de l’UP de Bordeaux

La séance, à l’inverse de ce que nous pensions, n’est ni un point de départ, ni un point d’arrivée. Elle constitue une phase intermédiaire entre deux étapes clefs : la réflexivité et l’action.

Bien des expériences nous ont été rapportées de personnes ayant assisté à une conférence et qui, du fait de la passivité de l’organisation scénique, ont eu l’impression passagère de maîtriser complètement le sujet. Sensations trompeuses de l’éphémère érudition. Nous considérons dés à présent, que le cheminement est un préalable à toute compréhension. Il y a d’évidence, un avant et un après. Or, la conférence d’un chercheur si éminent soit-il, n’est que l’aboutissement des mois de ses recherches préalables ; cette phase amont, la plus exaltante sans doute, n’est en aucun cas partagée avec un collectif de non initiés (sauf à l’Université Paris VIII). Ici débute la distinction entre privation légitime et collectivisation du cheminement, du tâtonnement des savoirs. Réside ici un premier enjeux pour l’UP de Bordeaux : collectiviser, non plus les conclusion d’une recherche individuelle et privative, mais l’ensemble du plaisir appartenant à la phase de recherche elle-même. Accomplir ce sentier laborieux, de la réflexion jusqu’à l’action. Cette première phase du plaisir de la découverte, retour à la curiosité enfantine que l’apprentissage social nous a appris à rejeter, doit faire partie intégrante du travail de l’UP de Bordeaux. Nous allons donc remonter d’un cran, tous ensemble. Tous chercheurs en somme. Pour ne pas reproduire les erreurs développées plus haut, et afin de répondre au mieux à cette injonction, la disposition pédagogique a le devoir de se transformer. Nul ne serait en capacité de chercher si il était soumis pendant une heure au discours du « sachant ». Au lieu d’admettre deux temps, les nouvelles séances en admettront trois.

Au préalable, un second avertissement s’impose. L’absence d’un « sachant » ne veut pas dire l’absence d’un participant professionnel et invité par l’UP. Que l’on se comprenne bien, comme le signifie Jacques Rancière : « un maître ignorant (concept dont sur lequel nous reviendrons) ne veut pas dire plus de maître ». Les trois parties de la séance admettrons la présence d’un(e) extra-UP, mais son action sera fondue dans le dispositif de la séance. A l’inverse du premier semestre, l’UP ne sera plus un lieu de simple réception du déversement de savoirs extérieurs, mais bien plus un lieu de production et d’exploration collective d’un savoir auto-construit. Nous l’évoquions, une disposition un peu plus complète, un peu plus complexe également, comportera trois temps distincts trouvant une harmonie dans leurs juxtapositions.

Primo, à l’instar du premier semestre, il s’agira de s’adapter à la physionomie socio-géographique de Bordeaux. A Bordeaux, contrairement à d’autres expressions d’UP –telle UPBA-nous disposons d’un foyer sociologique relativement homogène. Périphéries et Saint-Michel composés de prolétaires et de l’armée de réserve, qui ne peuvent engager plus de deux heures de temps dans cette pratique hebdomadaire. A Arcachon, le public étant sensiblement différent –composé de retraités- le production de savoir se déroule sur toute une journée avec repas commun le samedi midi. L’UP n’existe pas à travers un cadre rigide, c’est d’ailleurs la pluralité des expressions qui lui confie toute sa richesse. La durée des séances resterons donc inchangées sur Bordeaux, de même que, ni les jours ni les horaires, ne varieront (ou peu) restant dans la tranche de 18h30-20h30, du Lundi au Vendredi. Gardant le même structure temporelle, les modalités pédagogiques changeront donc sensiblement.

Deusio, le nouveau déroulement des séances admettra le fonctionnement en atelier de travail. Feu de la conférence-débat qui, comme nous l’avons vu comporte quelques biais ; nous allons donc nous introduire modestement dans une démarche d’auto-socio-construction des savoirs. En effet, afin de laisser libre l’ensemble des savoirs populaires qui ne sont pas socialement légitimes, nous basculerons de la réception vers la production de savoirs. Comme tout dispositif productif, il existe certaines conditions de production. Cependant, la démonstration permettra de rassurer certaines inquiétudes.

Lorsque nous utilisons le terme de savoirs populaires, il s’agit d’un regroupement de l’ensemble des connaissances que chacun a pu glaner au grès de ces expériences collectives passées. Une infinité des savoirs est donc envisageable sous cette forme, puisqu’il s’agit de rencontres, de lectures, de réflexions, de comportements, de danses, de métiers, de réalisations…Ce qui ne manque pas de déranger la société de la confiscation sociale des savoirs. Remise en question générale de l’accaparement des savoirs légitimes par une seule classe sociale. Les savoirs populaires, sont donc l’excès de savoirs que chacun renferme sans en être conscient, car ils ne sont pas légitimes. Ils ont de ce fait le devoir de se dissimuler étant stigmatisés. Le type d’organisation sociale actuelle, les dénigre, les vide de leurs richesses. Est ici un autre objectif de l’UP de Bordeaux : en résistance à cette bienséance de la classification entre « bons » et « mauvais » savoirs, il s’agira de qualifier l’infinité des savoirs populaires. Pour répondre à cet objectif qui résonne lourdement comme un engagement politique, plusieurs moyens sont à notre disposition.

Le premier de tous étant l’organisation pédagogique en trois temps. Le second, le cycle du vendredi. Le troisième et dernier le caractère diplômant des séances.



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